Un viol par consentement.

Souvent, à l’heure du déjeuner, je vais écrire dans une célèbre enseigne américaine où le café est bien trop cher et assez mauvais, paraît-il.

Je m’en fiche, je n’y bois que du thé.

L’autre jour, alors qu’un rayon de soleil, capable de rendre le parisien hystérique (moi, y compris), baignait la terrasse de ce café, une personne de sexe masculin me dit bonjour.

J’écris personne de sexe masculin car, jusqu’à ce qu’il me parle, il n’était qu’une forme humaine comme une autre, poil au vent, tongs aux pieds.

Poliment, je lui réponds.

« Bonjour ».

Il faut savoir que si tu ne réponds pas, tu peux être considérée une salope.

Si tu réponds, tu es une allumeuse.

Je traverse la rue Lafayette, très passante, pour me rendre à mon bureau, situé à un peu plus de cinq minutes.

Je sens cette présence désagréable dans mon dos, un regard insistant, une attitude déplacée.

Le type en question me suit.

Je m’arrête, il s’arrête.

Je lui demande ce qu’il veut.

« Je marche avec toi, je n’ai pas le droit ? », me répond-t-il.

Je continue, paniquée, change de trajectoire.

Il est toujours là, me dévisage avec insistance, sa main droite se balade maladroitement le long de son aine.

A mon tour, je le tutoie.

« Tu me lâches, maintenant, laisse-moi tranquille ».

Ce type a la rage, le regard vitreux, le geste malsain.

Malgré mes talons, je me mets à courir, sur les trottoirs étroits tâchés de déchets canins et humains.

La rue qui mène à mon bureau est déserte.

Je veux crier mais la voix ne parvient pas à se frayer un chemin, la peur m’étouffe.

Je trébuche.

Derrière moi, il marche, toujours au pas.

Chaque seconde dure une éternité, chaque pas me semble un marathon.

Je pousse enfin la porte de l’immeuble et me précipite dans la cage d’escalier, délabrée.

Ce jour là, parce que j’ai dit bonjour, j’ai consenti à me faire suivre.

Mais pas seulement.

Je raconte la scène à quelqu’un que je ne saurai nommer poliment, il faudrait que je l’affuble d’adjectifs plus poétiques les uns que les autres.

Puis on dirait que j’ai le syndrome de Tourette.

« Si tu ne portais pas une robe dos nu et des chaussures rouges, tu n’attirerais pas autant le regard ».

Excusez, moi, je vais vomir, je reviens.

Ce genre de réaction ne me surprend même plus.

Nous sommes des milliers de femmes à souffrir quotidiennement de harcèlement de rue.

« Vous devriez être flattées », « C’est bon, il n’y a pas mort d’homme » sont encore des remarques trop fréquentes.

Pas plus tard qu’hier, je portais une robe patineuse, qui m’arrivait légèrement au dessus du genou.

Sur mes collants, couleur chaire, une couture graphique qui imite le porte-jarretelles.

Un détail coquin et féminin, certes, normalement invisible.

Cependant, un tantinet trop grands, mes collants descendaient un peu le long de mes cuissots potelés.

Quand je me suis assise, dans le métro, je me suis aperçue que la couture était visible.

C’est le type en face de moi qui me l’a fait remarquer.

Dans le couloir, je récolte en moins de trois minutes un joli « salope », un fracassant « quelle belle pute », un croquant « je te les arracherai bien avec les dents ».

De quoi puis-je me plaindre ?

Je l’ai bien mérité.

De part ma tenue, je suis consentante, bien évidemment.

Aujourd’hui, comme, je l’espère, beaucoup d’entre vous, je suis choquée par la décision du parquet de Pontoise de qualifier le viol d’une enfant de 11 ans par un homme de 28 ans, comme une simple « atteinte sexuelle sur mineure de 15 ans ».

Parce que nous sommes bien d’accord, à 11 ans, on est encore un enfant ?

Pincez-moi, je rêve.

Plutôt, je nage en plein cauchemar.

Comment est-il envisageable d’imaginer un seul instant qu’une fillette de cet âge rêve de fellation dans une cage d’escalier, de voir son intimité violée par un sexe d’homme, sauvage, ignoble animal préhistorique.

Je ne suis pas une féministe dans l’âme, je revendique plutôt d’être traitée d’égal à égal.

Je veux juste qu’on nous respecte, bordel.

N’y a-t-il pas un léger dysfonctionnement dans la loi française qui offre aux violeurs la possibilité de passer pour des victimes ?

Ah oui, parce que la justice française considère que « Se taire, c’est consentir ».

A vrai dire, je n’ai pas de mots pour qualifier cette décision surréaliste.

On vient de briser cette petite fille, probablement traumatisée à vie, en la rendant coupable et consentante d’un viol qu’elle a subi.

Certains commentaires sur les réseaux sociaux, me débectent, pure et simplement.

Des femmes, souvent, pointent du doigt l’enfant, qui selon leurs dires, n’en est plus un, cherchant maintes fois à provoquer les hommes plus âgés.

Je ne veux pas croire que ces gens aient des enfants, des neveux, des filleuls, des petites sœurs, des petits frères.

Je ne veux pas croire que ces gens n’aient pas eux mêmes subi un traumatisme pour afficher ainsi une réaction si absurde.

Comment espérer qu’une petite fille se débatte, tente de s’enfuir ou proteste quand nous, adultes pouvons être tétanisés par la peur ?

J’en ai fait l’expérience plusieurs fois et, plusieurs années après, garde toujours en mémoire chaque détail de ces outrages à ma personne.

J’espère sincèrement, que jamais, jamais, jamais, leur enfant, ne rentrera à la maison en leur disant avoir croisé la route d’un inconnu qui a souhaité l’initier à l’amour.

Mesdames et Messieurs, imaginez un instant, un tout petit instant, le fruit de vos entrailles, avec un cartable sur le dos, des socquettes blanches arrivant à la cheville, un pénis dans la bouche.

Oserez-vous me dire qu’il a été consentant ?

Madame Veil, vous avez bien fait de partir rejoindre Madame de Beauvoir.

A vous deux, pourriez-vous nous envoyer un semblant d’espoir ?

Signature

32 réflexions sur “Un viol par consentement.

  1. J’ai halluciné quand j’ai lu le verdict de la justice sur cette affaire… la petite n’a que 11 ans ! A 11 ans comment oser dire non à un adulte qui nous domine et nous menace ? Évidemment qu’elle l’a suivi et qu’elle a obéi, elle devait être tétanisée, craindre pour sa vie, le monde est tellement tordu…
    Même les collègues de mon homme qui sont de gros machos en puissance, pas féministes pour un sou étaient d’accord pour dire qu’à 11 ans on ne peut pas être consentant… le monde est dingue.

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  2. Pour être très précis, il n’y a pas de verdict dans cette affaire. Le parquet a requis une qualification en « atteinte sexuelle sur mineur » et le tribunal ne s’est pas encore prononcé.

    Cette question met en avant une vraie question de droit : qu’est-ce qu’un viol? Qu’est-ce que le consentement? Visiblement la loi française considère qu’entre 4.5 ans et 15 ans, il n’y a viol que si le non consentement est prouvé.

    Pourtant, à ces âges ces sont des enfants. Il est donc nécessaire de socialement se demander si on ne souhaite pas que la loi change pour qu’il soit considéré qu’en deçà d’un certain âge, les enfants ne peuvent pas consentir (selon les pays qui ont ce type de loi, c’est 12, 13 ou 14 ans)
    je me permet donc de partager cette pétition : https://www.change.org/p/ministre-de-la-justice-justice-pour-sarah-11-ans-viol%C3%A9e

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    1. Bonsoir, oui, je l’entends bien et je l’avais bien lu…j’ai fait un raccourci car je ne commente pas en tant que femme de loi que je ne suis pas mais en tant que citoyenne, femme, maman…et je pense qu’il y a un véritable dysfonctionnement dans le sytème judiciaire…Nous sommes d’accord, ce sont encore des enfants…donc oui, il faut que la loi change…merci pour le partage de la pétition, j’en ai signé une, moi aussi…Bonne soirée à toi.

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  3. Consternant Cristina. Se taire c’est consentir. Je la vomi cette phrase.
    La justice vient de condamner une enfant, mais pas seulement cette petite fille, tous les enfants qui jour après jour sont victimes de la folie des adultes. Pas seulement de ceux qui les abusent. Mais de ceux aussi qui se taisent et acceptent l’inacceptable.
    Ca me scandalise tout autant d’entendre quelqu’un dire qu’il ne faut pas se plaindre d’être harcelée quand on s’habille d’une certaine manière. Invraisemblable de voir encore des choses comme ça à notre époque.
    Je t’embrasse

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    1. Bonsoir Marie, je ne sais pas si tu as vu l’émission ONPC samedi soir dernier avec Sandrine Rousseau qui était venue témoigner après la sortie de son livre où elle raconte avoir été victime d’agression sexuelle…la réaction des chroniqueurs de Ruquier me laisse stupéfaite….Je t’embrassa aussi ! A bientôt !

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  4. ton témoignage est glaçant, et nous devons continuer à nous révolter, nous insurger contre ces comportements ignobles. Cette peur que nous ressentons et qui nous colle à la peau pour de longues heures après l’agression nous marque à vie. Je plains cette petite fille de tout mon cœur. merci pour ton message courageux, continuons le débat et dénonçons sans relâche.

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  5. Si je peux me permettre la décision du tribunal est certes aberrant, mais est conforme au droit… Le Code pénal requiert un certain nombre de critères pour qu’une situation soit qualifiée de « viol » et visiblement, elle n’était pas réunie dans ce cas, d’ou la qualification « d’atteinte sexuelle ». Les juges ne sont donc pas à blâmer, c’est le système juridique qui est à revoir…

    Par ailleurs, je suis totalement d’accord avec toi, le silence ne devrait en aucun cas etre considéré comme un consentement et il me tarde que les femmes puissent enfin se vêtir comme elles le souhaitent sans être directement catégorisées, insultées si ce n’est plus…

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    1. Bonsoir Manon, oui, bien sûr, j’avais bien lu qu’il s’agissait d’une application de la loi…mais la loi a bien été faite par des êtres humains et c’est ce que j’ai le plus de mal à concevoir…comment a-t-on pu écrire une loi pareille? Il est clair que le système juridique doit subir une réforme en la matière…nos enfants ne peuvent être victimes de ces textes…Merci pour ton commentaire !

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  6. c’est effarant. Effrayant. Encore un retour en arrière, du temps où nous vivions dans un monde fait pour les hommes et où les victimes étaient coupables ou au moins responsables. J’ai honte. Je viens de regarder le film « le viol ». Le combat de ces femmes. la loi qui en a découlé 2 ans après le procès. LEs accusations. Les histoires sordides de consentement. Honteux. Avec ce procès aujourd’hui, j’ai vraiment ce sentiment d’un bond dans le passé et d’une vie broyée. 😦

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  7. C’est juste hallucinant… Comment on a pu en arriver là?
    Je comprends même pas qu’avec tout ce qui se dit, il y ait encore des hommes (ouai parce que bizarrement c’est quand même souvent dans le même sens hein…) qui trouve ça normal d’avoir ce genre de comportement.

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    1. Bonsoir Line, effectivement, je viens de voir sur ton blog que tu es malheureusement familière avec la violence…j’au eu la même réaction que toi quand j’ai lu l’article de Mediapart qui révélait « l’affaire »…je n’ai pas réussi à me concentrer sur autre chose, j’étais révoltée…j’ai eu besoin de poser des mots dessus… Merci pour ton message et peut-être à bientôt.

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  8. La bêtise de l’interprétation juridique 😦 Encore une fois la France est à la traîne sur le sujet car j’ai entendu que plein de pays européens avaient décrété un âge en dessous duquel tout rapport sexuel était considéré comme un viol (en moyenne 13 ans il me semble). J’espère que cette affaire sera la dernière de ce type ! Une honte pour notre pays.
    Merci pour ton article touchant. Je pense qu’on a toutes vécu ce genre de situation. Mais parler fait toujours avancer les mentalités (je veux y croire !)
    Bonne journée et à bientôt

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