Sexualité (s)

Eté 1995.

Elle venait d’avoir 18 ans.

Il en avait 22.

Il était brun et ténébreux, il parlait peu mais son regard était plus bavard qu’une réunion de sophistes.

Elle était jolie, elle le savait mais elle n’en jouait pas plus que ça. Elle croyait au grand amour. Elle l’attendait d’ailleurs toujours.

C’est en douceur, à coups de poèmes et de je t’aime qu’il l’a conquise.

Ils ne se voyaient que le week-end, lorsqu’il rentrait de la fac.

Un samedi soir, elle s’est sentie prête. C’était lui.

Il était sérieux, ne l’avait jamais brusquée, il parlait le « nous » au futur.

Elle se souvient l’ensemble blanc et bleu qu’elle avait acheté pour l’occasion.

Pas trop aguicheuse, pas trop petite fille. Quelque chose qui ne la mettait pas mal à l’aise.

C’est à l’arrière d’une banquette d’une vieille Fiat qui sentait le musc et la cigarette qu’elle s’est donnée pour la première fois. Elle a eu mal, n’a pas fait semblant de ressentir du plaisir – car ça n’a pas été le cas –  n’a pas trouvé que c’était d’un romantisme absolu mais elle a senti la tendresse qui l’enveloppait de ses bras. En rentrant à la maison, elle s’est empressée de laver sa toute nouvelle culotte tâchée de sang.

Ils ne se marièrent pas, ils n’eurent pas beaucoup d’enfants.

Mais ils s’aimèrent pendant quelques saisons, peut-être celles de Vivaldi.

Rentrée 2015/2016

Elle ne connaît personne dans ce lycée, dans cette ville où elle vient d’arriver. Ses parents ont enfin divorcé, elle ne supportait plus les entendre se fouttre dessus tous les soirs. Elle ne se souvient pas les avoir jamais vus heureux.

Elle a choisi de vivre avec sa mère.

La rentrée est difficile pour une adolescente de 14 ans.

Très vite, il lui tape dans l’œil. C’est la star de la classe. C’est vrai qu’il est plutôt beau gosse, ses beaux yeux verts charment élèves et professeurs.

La petite nouvelle l’intéresse. Il tourne autour d’elle. La petite blonde de 3ème A suscite soudain l’attention de tous. Mais c’est pour lui que son cœur bat la chamade quand il la cherche du regard ou quand il la choisit dans son équipe en cours d’EPS. Cette rentrée n’est finalement pas si difficile que ça. Elle fait enfin partie des groupes snapchat des gens cool, ils s’envoient des flammes à longueur de journée, ça brûle. Elle rêvasse, se languit, chantonne dans les couloirs. Elle est amoureuse. Ils se sont pris en photo avec le filtre licorne. C’est magique.

Un mardi soir après le cours d’histoire, il lui envoie un texto.

Je t’attends ds le vestière du gimnase.

Il est meilleur en maths qu’en français.

Elle ne sait pas quoi penser, aimerait demander conseil à ses copines mais toutes sont déjà sorties et doivent être en train de fumer devant les grilles.

Elle cherche ses chewing-gum dans son cabas Vanessa Bruno.

Autant avoir bonne haleine. C’est sûr, ils vont se rouler des pelles.

Elle pense à Vic dans « La Boum », à Bébé dans « Dirty Dancing », films qu’elle a regardés tant de fois avec sa maman. Elle pense à elle. Elles sont très complices. En tous cas, elle, sa première fois, ne serait pas à l’arrière d’une vieille voiture.

Quelle horreur maman , lui avait-elle dit.

Une main attrape son bras quand elle pousse la porte qui mène aux vestiaires. Il fait presque noir. C’est lui, elle reconnaîtrait son parfum entre mille.

Il l’embrasse à pleine bouche, lui aspire la langue, elle ne sait pas dans quel sens elle doit tourner la sienne. Elle se souvient la technique de la machine à laver.

Très vite ses mains froides viennent malaxer ses seins.

Ils sont gros pour ton âge , lui lâche-t-il les yeux emplis de désir.

Il glisse une main sous sa jupe, tente de lui baisser son collant.

Non !

Quoi, t’as pas envie, bébé ? Tu me kiffes pas ?

Si.

Alors, quoi ?

Pas ici. C’est…c’est trop tôt. Je ne suis pas prête.

Mais si, bébé, tu es prête. On attend ça tous les deux depuis longtemps. Moi, je te kiffe, je te trouve grave belle.

Il recommence à l’embrasser sauvagement, il lui caresse les cheveux.

Elle sent son sexe dur qui s’insinue contre sa cuisse. Il déboutonne son jean.

Il la regarde droit dans les yeux.

Putain ce qu’il est beau. Je suis dans les vestiaires avec le plus beau mec du collège, celui qui fait craquer toutes les nanas. Et il me veut moi.

Au fur et à mesure que sa garde baisse, sa tête aussi, poussée par sa main qui se fait insistante.

Il fait les présentations, rapidement, ils n’ont pas trop le temps.

Suce-la !

Elle ne sait pas comment faire.

Donne des petits coups de langue. Aspire. Voilà c’est bien. Bien au fond.

Ils repartent séparément.

Elle attendra des messages de lui toute la nuit.

Rien.

Pourtant il est en ligne, elle le voit.

Un post sut twitter.

#bestfellationever

Elle vomit.

Le lendemain, il lui parle comme si de rien n’était, comme si tout cela était normal.

Il lui donne la main en sortant du cours de Madame Lemaire, peut-être inspiré par la chanson d’amour qu’ils viennent d’étudier en cours. Madame Lemaire adore Edith Piaf.

Il l’embrasse devant les autres. Il l’assume. C’est peut-être comme ça que ça se passe. Après tout, toutes ses copines affirment l’avoir déjà fait.

Le samedi suivant, une fille de la classe organise une soirée pour son anniversaire.

Elle doit se battre pour convaincre sa mère.

Tu n’as pas l’âge de sortir en soirée !

C’est bon maman, on n’est plus dans les années 80 !

Sa mère cède, et lui dit qu’elle viendra la chercher à minuit.

En se rendant à la soirée avec sa nouvelle meilleure copine, elle repense de nouveau à Vic.

Elles sont surprises quand elles rentrent dans l’appartement.

Alcool et herbe circulent à volonté.

Immédiatement, il la voit, il lui tend un verre.

Elle ne se souvient plus très bien comment ils se retrouvent dans une chambre.

Elle, à califourchon, le jean baissé. Elle avait pris le soin de mettre un string et de se raser.

Ses copines lui ont dit que les mecs préfèrent l’épilation intégrale. Si sa mère savait, elle la tuerait.

Sa tête tourne. En fait, c’est toute la pièce qui tourne.

Les Valses de Vienne.

Un bruit d’emballage qui se déchire.

 Ne bouge pas.

Elle crie. Putain ce que ça fait mal. Il ne s’arrête pas pour autant. Il va, il vient, il gémit. Elle ne ressent rien d’autre que la douleur. Mais elle ne veut pas passer pour une mijaurée. Elle tente des petits sons qui imitent le plaisir joué par ces nanas à la plastique presque parfaite sur Youporn.

Tout le monde va sur Youporn , lui avait dit sa copine.

Au moins, tu sais comment ça se passe.

Ils ne se marièrent pas, ils n’eurent pas beaucoup d’enfants, ils ne vécurent pas un grand amour. Ils ne connaissaient pas trop Vivaldi.

A 16 ans, elle avait déjà tout essayé.

Sauf l’amour.

Cette histoire est tirée de faits réels.

Suis-je la seule à penser que quelque chose ne va pas dans la sexualité de nos enfants ?

« …Que reste-t-il de nos amours
Que reste-t-il de ces beaux jours
Une photo, vieille photo
De ma jeunesse
Que reste-t-il des billets doux
Des mois d’avril, des rendez-vous
Un souvenir qui me poursuit
Sans cesse… »

Signature

17 commentaires sur “Sexualité (s)

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  1. Ça fait beaucoup réfléchir sur notre rôle en tant que parents.
    La communication sur cette question est primordiale, je crois… Mais c’est facile à dire avec des enfants encore très jeunes.
    Il y a beaucoup de boulot pour resacraliser l amour qu’on fait, dans une société des apparences, de l’immédiateté, du like, du porno à volonté….

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  2. Le sexe fait parti du quotidien de nos ados. Il est banalisé sur des outils, que nous parents ne maitrisons plus. Je pense que garder contact et rester proche avec ses ados reste primordial mais je ne suis pas sûre que cela les protège vraiment.

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  3. Ca fait 2 fois que je lis ton article. A chaque fois, j’ai envie de vomir. Je ne sais pas comment les prémunir contre ça. Je n’en veux pas, ni pour ma fille, ni pour mon fils. Je ne suis même pas sure qu’en parler avec eux, les en protègerait (la preuve par ton texte).

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  4. Non tu n’es pas la seule à le penser… tu sais que j’ai une petite poulette de bientôt 10 ans… j’ai parfois un peu peur pour elle… même si on parle beaucoup à la maison d’un tas de sujet… Je pense que d’ici quelques années, il faudra que j’aborde celui de la sexualité pour éviter « ça »
    Bisous Cristina ❤

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  5. Figure toi que nous en parlions samedi avec ma mère et ma grand-mère. La sexualité est de plus en plus présente dans l’univers des adolescents d’aujourd’hui, à l’état brut. L’éducation sexuelle se fait via la pornographie, pas vraiment un modèle.
    Tu en avais fait un article je crois, sur l’importance d’être à l’écoute, d’en parler à la maison. C’est essentiel. Ce sujet doit rester ouvert au sein de la famille.
    Tu as raison à 16 ans les filles, comme les garçons ont tout vu, tout vécu. Le respect de soi, de l’autre est une notion d’un autre temps. Quant aux sentiments, n’en parlons pas…

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  6. Tu as très bien résumé le malheur moderne de l’hyper sexualisation (qui a toujours existée mais qui est exacerbée par les outils à notre disposition). Très franchement, hormis via l’éducation et la prévention je vois mal comment on peut remédier au problème… Donner confiance en elles aux petites filles, leur dire qu’elles ne sont pas obligées de se formater à ce qu’elles voient et surtout leur expliquer leur droit au plaisir. Mais, de tout temps, la jeunesse s’est précipitée, « faite avoir », on fonce, on se conforme aux normes et ça difficile de lutter contre. On peut déjà en tant qu’adulte en parler et leur donner des exemples positifs, en discuter sans tabous.

    J’avais un peu parlé d’un sujet similaire, rapport au porno (cf. https://www.ca-se-saurait.fr/2015/10/17/accro-porno/), tout cela est passionnant en tout cas !

    Merci pour ce bel article, une histoire est souvent plus parlante qu’un long discours 😉

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  7. Je ne pense pas que l’on puisse généraliser à « nos enfants »… Je suis en Service Civique pour une radio, et j’ai préparé une émission sur la sexualité des jeunes. En fait, ils ne sont pas tous complètement déconnecté de ce que l’on pourrait appeler la morale, et ils ne prennent pas tous le porno au pied de la lettre. Bien sûr, ces histoires sont assez terribles, mais je ne pense pas que l’on puisse généraliser. Je pense que les parents doivent en parler relativement tôt à leurs enfants (la sexualité ça commence au premier baiser en maternelle !) mais pas non plus être trop strictes ou catégoriques, car ça peut avoir l’effet inverse. Si tu veux je peux t’envoyer l’émission par mail.

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      1. Oui, malheureusement ce n’est pas isolé ! Mais j’aime à croire que c’est marginal… Peut-être que ça dépend aussi du milieu social ? Si l’établissement est en REP ou pas (bien qu’il ne faille pas non plus jeter toutes les mauvaises choses sur ces zones !) ?
        Pour ce qui est du porno, les sociologues ne sont pas d’accord entre eux. Il y a ceux qui nuancent, en disant que les jeunes ont d’autres sources d’informations, qu’ils ne prennent pas au pied de la lettre, et il y a ceux qui disent que c’est un vrai problème de société… tous ont des arguments très intéressants (j’ai aussi les articles que j’ai lu pour préparer l’émission si ça t’intéresse, mais pas dans ce PC-là donc je ne pourrais les envoyer que demain).

        En tout cas je t’envoie le lien de l’émission par mail (pas l’émission directement car elle est aussi dans mon autre PC, mais je crois qu’elle est téléchargeable sur le site).

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  8. J’ai peur de cela pour ma fille. Pas peur qu’elle fasse n’importe quoi, mais peur qu’elle soit manipulée par des garçons qui font passer leur désir pour de l’amour et considèrent que ce n’est pas violer que de forcer une fille à des actes sexuels auxquels elle ne sent pas prête.
    La clé est sans doute de donner suffisamment confiance en eux à nos enfants, pour qu’ils se sentent libres de refuser. Et Dieu sait que ce n’est pas facile, de nos jours, de sortir du troupeau. Éduquer des filles sûres d’elles et de leur bon droit à disposer de leur corps et de leur sexualité, des garçons qui parviennent à gérer leurs pulsions et qui sont respectueux. En tout cas c’est comme cela que j’essaye d’élever les miens.

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