« Le consentement », de Vanessa Springora.

 » Depuis tant d’années, je tourne en rond dans ma cage, mes rêves sont peuplés de meurtre et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre. »

Il m’aura fallu près de dix jours pour me remettre de la lecture du premier livre de Vanessa Springora, « Le Consentement ». Je l’ai pourtant lu d’une traite, en une soirée.

Vous n’avez pas pu passer à côté de ce véritable phénomène de la rentrée littéraire.

Une véritable onde de choc, un cataclysme sociétal.

Si vous ne connaissez pas le sujet, je vous le résume très brièvement : Vanessa Springora raconte sa relation avec l’écrivain pédophile Gabriel Matzneff, alors qu’elle n’était encore qu’une adolescente. Une histoire qu’il lui avait jusqu’ici volée.

Est-ce que vous vous dites qu’on en fait trop ?
Pensez-vous que nous sommes en présence d’un énième  livre de dénonciation de faits d’abus sexuels, trente ans plus tard,  et qu’il y a prescription?

Vous pensez connaître l’histoire par cœur?

Si c’est ce que vous dites, permettez-moi de vous dire que vous vous trompez avec véhémence.

Parce que ce récit est absolument nécessaire, parce que trois décennies après, l’autrice garde en elle les marques indélébiles de cette relation abusive, qui conditionnera son rapport au sexe, à son corps, aux hommes, pour toujours.

Parce qu’à 13 ans, on est encore un enfant, n’en déplaise aux nombreuses personnalités de la sphère artistique de l’époque qui n’ont pas hésité à signer une pétition dans le Monde dont celui dont on ne devrait plus citer le nom, Gabriel Matzneff, s’insurge contre la condamnation de 3 hommes accusés d’avoir eu des relations sexuelles avec des mineurs.
Imaginiez-vous un seul instant que Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir aient signé cette même pétition ?

« Comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant? ».

Parce qu’il est complètement irrationnel d’imaginer, un seul instant, que ses parents aient été consentants. Une mère qui invoque le fait que sa fille était mâture avant l’heure, un père absent et démissionnaire, qui comme seule réponse lorsque sa fille sera hospitalisée, préfèrera la traiter de petite traînée et disparaître à nouveau de sa vie.

« À l’aube de ma vie, vierge de toute expérience, je me prénomme V., et du haut de mes cinq ans, j’attends l’amour.
Les pères sont pour leurs filles des remparts. Le mien n’est qu’un courant d’air. »

Parce qu’il est absolument incompréhensible de constater que « l’époque » était si permissive, que femmes et hommes de lettres lui vouaient une admiration aveuglante, cautionnant ainsi son œuvre et ses actes.
Jamais Gabriel Matzneff ne s’est caché de ses relations avec de jeunes gens, uniques proies de son appétit de prédateur et de pervers, ses voyages à Manille en quête « de culs frais » en sont encore une abjecte preuve.
Vanessa Sprinogra est aujourd’hui éditrice et il est parfaitement légitime qu’elle se questionne, comme je me questionne sur la complicité de ses éditeurs. Si l’on doit dissocier l’homme de l’écrivain, cette frontière vole en éclats quand il n’y a aucun doute sur l’inspiration de ses écrits.

Parce que ce récit n’est jamais larmoyant ou victimisant : il est factuel, les mécanismes de l’emprise sont exprimés avec grande justesse.

Parce qu’il a fallu force et courage pour coucher ces lignes sur le papier pour, enfin « prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre ».

J’ai déjà eu ces mots à chaud, immédiatement après après avoir refermé le livre.

Pour toutes les raisons invoquées ci-dessus, cette lecture est absolument nécéssaire. Elle peut sauver l’enfance d’autres jeunes gens, en aider d’autres à se soustraire de l’emprise, aider les personnes qui ont été victimes d’actes similaires à se reconstruire.

Parce que nous sommes bien d’accord, bien que Vanessa Springora n’ait jamais voulu être traitée de victime, elle en a bien été une. Une enfant ne peut donner son consentement.

Elle ne peut sciemment se priver d’enfance, tromper le sentiment amoureux, préférer se faire sodomiser que de trainer avec ses amis. Non, à 14 ans, on ne peut pas être consentant.

« À quatorze ans, on n’est pas censée être attendue par un homme de 50 ans à la sortie de son collège, on n’est pas supposée vivre à l’hôtel avec lui, ni se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche, à l’heure du goûter ».

Le récit en soi est déjà très puissant, percutant mais, il est venu, aussi, pour ma part, toucher de vieilles réminiscences. Non pas que j’ai été victime des mêmes faits, ô non.

On ne peut pas comparer.

Je me suis aperçue en lisant le livre de Vanessa Springora, que les mécanismes d’emprise, étaient les mêmes que j’avais pu connaître lors de cette relation toxique que j’ai fini par exorciser grâce à mon livre.

L’écriture a été pour moi aussi, salvatrice, on ne dira jamais assez combien elle peut être synonyme de thérapie et d’apaisement.

Ce qui m’a une nouvelle fois frappée, bien que j’ai appris – à mes dépens- que le pervers reproduit le même schéma (à croire qu’il existe une fac où on leur apprend à mettre leurs victimes sous emprise), c’est la similitude du processus.

Vanessa Springora structure son récit en 6 parties:

  1. L’enfant
  2. La proie
  3.  L’emprise
  4. La déprise
  5. L’empreinte
  6. Ecrire

Si , dans mon livre, je n’ai pas nommé les différentes étapes exactement dans les mêmes termes, il m’est apparu clair que j’ai emprunté le même chemin.

Moi, l’adulte de 30 ans, qui n’était pas dans le même état cognitif que cette adolescente de 14 ans, qui jouissait déjà d’une certaine expérience, mais qui est elle aussi, a plongé la tête la première, laissant la toile d’araignée se tisser jusqu’à ne plus pouvoir en sortir.

Un fragilité qui remonte à l’enfance, un prédateur qui la détecte, la mise sous emprise qui passe par l’éloignement des ses proches et par l’asservissement. Il faut ensuite puiser au plus profond de soi ( je ne sais toujours pas comment j’en ai été véritablement capable) pour amorcer la déprise. Reste une empreinte indélébile, qui déterminera un grand nombre de vos rapport aux autres, à l’amour, au regard que vous portez sur le monde.

Puis, l’écriture…

La lecture de ce récit, poignant, m’a fait comprendre une nouvelle fois que j’ai eu beaucoup de chance d’être entourée par les bonnes personnes à l’instant de la chute vertigineuse en enfer.

Je me demande alors, compte tenu du mode opératoire de ces pervers et de mon « profil » – soient-ils pervers narcissiques ou sexuels – et si j’avais rencontré un personnage comme GM à 14 ans? Que ce serait-il passé?

Je ne souhaite pas répondre à cette question. Par chance, ce ne m’est pas arrivé, à moi.

C’est bien pour cela qu’il faut partager cette lecture, en débattre, donner à cette histoire vraie la chance de délivrer d’autres voix, et permettre peut-être de briser ces mécanismes d’emprise qui fait encore beaucoup trop de victimes silencieuses.

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3 commentaires sur “« Le consentement », de Vanessa Springora.

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